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Introduction au Regenerative Transformation Framework - Partie 2

Introduction au Regenerative Transformation Framework - Partie 2

Axe 2 : Avoir une bio-activité (Faire avec le vivant)

L’économie régénérative a pour ambition de faire en sorte que l’activité humaine se déploie en créant les conditions propices au développement de la vie sur Terre. Dans cette perspective, le premier axe de travail d’une entreprise à visée régénérative consiste à se demander dans quelle mesure elle peut développer le plus possible une bio-activité, c’est-à-dire une activité qui s’inscrit dans le cadre des cycles naturels du vivant.

Penser en termes de cycle invite à prendre en considération ce qui se passe en amont de la chaîne de production, pendant les opérations de production, ainsi qu’en aval. Cela consiste à adopter une vision selon le cycle de vie du produit ou selon la chaîne de valeur de l’entreprise. Cette analyse peut se faire au niveau des flux matériels ou des flux d’énergie.

Elle peut donner lieu à des décisions telles que :

  • utiliser des énergies renouvelables ou “vertes” plutôt que des énergies fossiles ou non renouvelables;
  • utiliser des atomes simples, des molécules naturelles ou bio-assimilables, des bio-matériaux plutôt que des matériaux transformés, non bio-assimilables en fin de vie;
  • éviter d’utiliser les terres rares, métaux rares, matériaux rares;
  • privilégier quand c’est pertinent le low tech au high tech;
  • utiliser des procédés de transformation les plus naturels possibles. En agriculture, cela consiste à arrêter l’usage des pesticides et privilégier des méthodes naturelles telles que l’agroforesterie et la permaculture.

La plupart des mouvements décrits ci-dessus sont des mouvements de substitution en termes d’énergie ou de matériaux : il s’agit, pour l’entreprise, de substituer tantôt une énergie renouvelable à une énergie fossile, des bio-matériaux à des matériaux ultra-transformés, des procédés de chimie verte à des procédés de chimie classique, du low-tech au high-tech, etc.

Cette substitution a pour premier objectif de réduire les impacts négatifs de l’entreprise associés aux solutions non respectueuses du vivant.

Mais l’enjeu pour l’entreprise va au-delà. Il consiste plus pleinement à produire des solutions pour le vivant, par le vivant. À travers ce chantier de la bio-activité, l’entreprise doit donc chercher non seulement à réduire ses impacts négatifs, comme dans le cas de la décarbonation, mais aussi à régénérer les écosystèmes, c’est-à-dire à produire des impacts positifs, comme c’est le cas avec l’agroforesterie et la permaculture. C’est ce que nous avions indiqué dans l’article de préambule à cette série sur le RTF : l’axe 2 est avec l’axe 6 celui qui donne le plus concrètement les moyens à l’entreprise de créer des impacts positifs régénératifs. C’est l’une des raisons principales de son positionnement en deuxième position dans le RTF.

Les solutions concrètes pour aller dans le sens de la régénération peuvent consister à revenir à des techniques plus naturelles, parfois anciennes, voire ancestrales, ou bien au contraire à exploiter la science et la recherche pour découvrir de nouvelles solutions bio-compatibles. La chimie verte, la science des matériaux, la biologie moléculaire, sont des pistes de travail prometteuses en la matière (c’est le cas de le dire). L’usage de l’intelligence artificielle au service de la découverte de solutions bio-compatibles est certainement l’un des usages les plus régénératifs que l’on puisse faire d’elle. Finalement, on le voit, l’évolution vers la bio-activité est donc aussi bien une démarche d’innovation que de transformation.

Par ailleurs, il est important de noter que la démarche de substitution peut consister, pour une entreprise, à faire évoluer in fine aussi bien ses procédés de production que son offre. Dans le premier cas, l’entreprise doit réfléchir à mettre en œuvre des procédés de production respectueux du vivant. Dans le second cas, elle doit réfléchir à créer une offre, un produit, un service, qui soit lui-même, dans ses composants, puis dans son modèle économique, dans son mode de distribution, dans son usage et dans sa destinée de fin de vie, le plus respectueux du vivant. Cela implique une analyse de son “bio-comportement” à chacune des étapes de son cycle de vie. Il s’agit d’avoir une démarche d’éco-innovation, ou d’innovation régénérative poussée, qui prenne en compte ces questions à chaque étape du processus de création de l’offre, du produit ou du service.

Nous aurons l’occasion de revenir sur ces questions dans de prochains articles.

Axe 3 : Adopter la sobriété (Éviter)

Si la bio-activité est une voie et un objectif nécessaires, il paraît difficile d’avoir un jour une activité humaine 100% bio-compatible, et la vitesse de transition vers un niveau de bio-activité compatible avec les objectifs actuels de la transition écologique semble trop lente pour que l’on puisse miser uniquement sur ce levier. Il apparaît alors nécessaire d’adopter en parallèle une approche de sobriété dans notre consommation afin de réduire finalement le volume de ce que nous produisons. La forte croissance volumique de la production humaine est en effet l’un des principaux facteurs de dégradation des écosystèmes. Jointe à une activité peu bio-compatible, cela a généré de multiples impacts négatifs : pollution des sols, multiplication des déchets polluants ou non bio-dégradables (on pense à la pollution plastique des océans), etc. Mais la sobriété n’a pas bonne presse parmi les entreprises car elle va à l’encontre du dogme de la croissance à tout prix, sur lequel repose la quasi intégralité de notre modèle économique actuel. Quel dirigeant d’entreprise envisage d’annoncer à ses actionnaires qu’il veut volontairement réduire le chiffre d’affaires de son entreprise, ses bénéfices, sa part de marché, son volume de production ou son volume de ventes pour que son entreprise aille mieux ? Des pionniers, pourtant, ont mis en œuvre une telle approche, sur tout ou partie de leur activité. Citons par exemple Nexans, Patagonia, Expanscience. Le défi de la sobriété est donc avant tout celui du business modèle de l’entreprise. Celle-ci doit se poser la question difficile suivante : “Comment faire reposer mon activité sur un business model qui assure aussi bien ma viabilité économique que la viabilité du vivant autour de moi, en ne reposant pas sur une croissance volumique de ma production ?”

Ce troisième axe du RTF consiste donc, pour les entreprises qui souhaitent engager leur transformation régénérative, à innover dans leur business model, afin que celui-ci dépende moins de la croissance volumique ou économique. Cela sera évidemment d’autant plus facile que le modèle de gouvernance et la structure capitalistique de l’entreprise ne reposent pas sur un modèle capitalistique actionnarial qui recherche à tout prix le profit maximal dans le délai le plus bref pour en tirer les dividendes exclusifs. Le choix du modèle de gouvernance et de la structure capitalistique de l’entreprise font partie de la réflexion à mener dans le cadre de l’axe 1 du RTF. Ce choix conditionne en grande partie la réussite ou non de l’objectif de sobriété, ou à tout le moins la rapidité d’atteinte d’un tel objectif.

La conduite des travaux de l’axe 3 du RTF repose sur une démarche d’exploration et d’innovation des business models soutenables. Au sein d’ACOVia, nous préparons une publication qui analyse les principaux types de business models et qui les classe sur une échelle allant des modèles non soutenables aux modèles à soutenabilité forte, en passant par les modèles à orienter ou ceux à soutenabilité faible. L’enjeu consiste ici à étudier les multiples impacts de chaque business model. Or, ces impacts ne sont pas évidents ou immédiats, ils ne sautent pas aux yeux sans contestation possible. Si l’on prend le cas du numérique, qui est l’un des domaines les plus innovants en termes de business models, c’est par le biais d’études scientifiques dans de multiples domaines (économie, sociologie, santé publique, psychologie, sciences de l’environnement, etc.) que l’on se fait une idée des impacts réels de ce dernier. Or, qu’il s’agisse de l’impact des écrans, des réseaux sociaux (Tik-tok par exemple), de l’utilisation de l’intelligence artificielle, dans tous ces cas, au-delà de la technologie elle-même, c’est le design de cette dernière (reposant par exemple sur la captologie, les dark patterns, le nudge, l’exploitation des biais cognitifs ou l’ultrapolarisation) ainsi que les business models mis en oeuvre (économie de l’attention, gratuité, économie de la donnée, publicité ciblée…) qui influencent le plus les impacts. Pour innover dans le sens d’un business model régénératif, il s’agit donc d’être humble dans son résultat, mais déterminé dans son objectif et son ambition. Il faut affirmer cette dernière, mettre en oeuvre les méthodes d’éco-conception et l’approche test-and-learn adéquates, mesurer et être transparent sur les résultats, reconnaitre s’ils ne sont pas bons, puis se remettre en question, se remettre à la tâche pour faire évoluer son modèle afin qu’il progresse et que les résultats s’améliorent en termes de régénération et de viabilité.

En parallèle des travaux d’ACOVia, les publications et études sont de plus en plus nombreuses dans ce domaine. Nous nous appuyons sur elles pour identifier les modèles de sobriété qui fonctionnent, les facteurs clés de succès pour les mettre en œuvre, ainsi que les entreprises inspirantes en la matière.

Il convient également d’avoir en tête qu’il existe plusieurs axes de sobriété pouvant être mis en œuvre par les entreprises : la sobriété énergétique, la sobriété numérique (le low-tech) ou la sobriété dans l’usage des matériaux, par exemple. Dans chaque cas, il s’agit de réfléchir à notre consommation et à nos usages, lesquels impliquent des volumes de production à la hausse ou à la baisse.

Dans tous les cas, il est important de souligner que l’économie régénérative ne prône pas la sobriété dans l’absolu. Il ne s’agit pas ici d’une posture morale qui vaudrait pour tout et tous en tout temps. Il s’agit plutôt d’une décision pragmatique et pratique qui repose sur la réduction des impacts environnementaux et sociaux négatifs de certains produits, services ou usages. À l’inverse, l’économie régénérative prône d’une certaine manière une croissance de la production régénérative puisque son impact est justement positif. Il faut être sobre de ce qui a un impact négatif et pas nécessairement de ce qui a un impact positif.

En tout état de cause, comme pour la bio-activité, le chemin vers la sobriété est une démarche sur le long terme, qui demande un certain courage entrepreneurial de la part des dirigeants d’entreprises.

Axe 4 : Faire preuve d’efficacité ou d’efficience (Réduire)

Après la sobriété, la recherche d’efficacité ou d’efficience est le deuxième des 3 axes principaux de réduction des impacts environnementaux et sociaux négatifs des entreprises. Alors que la sobriété consiste à éviter d’utiliser ou de consommer un produit ou un service à impact environnemental ou social négatif, donc in fine à éviter d’avoir à le produire, la recherche d’efficacité ou d’efficience vise à utiliser moins de ressources pour un même niveau de production ou d’usage.

Rechercher une plus grande efficacité dans ses opérations est une approche clé du management des entreprises, qui essayent ainsi d’améliorer leur productivité, leur profitabilité, leur compétitivité ou leur agilité. De manière très intéressante, les efforts de réduction de l’impact environnemental négatif de l’entreprise peuvent produire eux aussi une amélioration de la productivité, de la compétitivité, de la profitabilité ou de l’agilité de l’entreprise. Ainsi, à la différence de la sobriété, la recherche d’efficacité ou d’efficience environnementale ne s’oppose pas aussi frontalement, dans l’esprit des dirigeants, à la recherche d’un meilleur impact financier. Elle peut même être envisagée comme étant au service de cet objectif. C’est certainement pour cette raison que ce levier est très nettement aujourd’hui celui qui est le plus utilisé par les entreprises parmi les 4 leviers de modification de l’impact que sont les axes 2 à 5 du RTF. C’est en réalité surtout le cas pour l’impact environnemental. C’est moins vrai pour l’impact social. Ce phénomène est par ailleurs amplifié par la priorité donnée à la décarbonation, laquelle se prête particulièrement bien à ce mécanisme de recherche d’efficacité. Consommer moins d’énergie réduit l’impact carbone d’une entreprise, quelle que soit la source d’énergie utilisée.

Le principal inconvénient de cette approche est sa sensibilité à l’effet rebond. Si on n’agit que sur ce levier, les gains d’efficacité à la production ou à l’usage peuvent être annulés par une production accrue ou une consommation accrue, sous prétexte qu’on est plus efficace. C’est la raison pour laquelle le levier de l’efficacité n’est pertinent que s’il est accompagné en amont par une approche de bio-activité (axe 2), qui peut se traduire par exemple par la substitution d’une source d’énergie renouvelable à une source d’énergie fossile, et/ou par une approche de sobriété (axe 3), qui fait sortir le modèle économique de l’entreprise d’une logique de croissance volumique.

Le deuxième inconvénient de cette approche est son recours à la technologie pour parvenir à ses fins. Ce sont en effet souvent des solutions technologiques qui permettent ces gains d’efficacité ou d’efficience. Or, la technologie, notamment numérique, a aujourd’hui deux inconvénients. D’une part, elle renforce le modèle économique actuel. Les investissements colossaux dans l’intelligence artificielle ne sont hélas pas liés à son potentiel de réduction de la crise écologique ou de transformation régénérative de l’économie, ils sont liés à son potentiel de moteur de croissance de l’économie ou de retour sur investissement dans le cadre du modèle actuel de l’économie. Le numérique doit donc être réorienté pour être mis au service de l’économie régénérative plutôt que de renforcer le modèle extractif actuel. Le RTF a pour ambition de servir de modèle de réorientation non seulement pour les entreprises mais également pour des domaines particuliers de notre activité, tels que le numérique, les transports, la construction, etc. Si chaque entreprise applique le RTF à chacun de ces domaines qui la concernent, on peut ainsi agir à l’échelle globale sur l’impact de chacun de ces domaines.

Axe 5 : Mettre en oeuvre la circularité (Les 10 “R”)

Après la bio-activité, la sobriété et l’efficacité, la circularité, c’est-à-dire l’économie circulaire, est le quatrième levier de réduction des impacts environnementaux et sociaux négatifs de l’entreprise. Elle vise notamment à réduire le besoin d’extraction de matériaux pour produire de nouveaux biens. Comme l’efficacité, cette approche a toutefois ses limites. D’une part, elle est très difficile à mettre en œuvre, car elle exige une coopération et une collaboration de tous les acteurs économiques, de manière systémique, ce qui est un défi immense. Sa mise en œuvre est donc très lente, voire ne progresse pas (Cf. à ce sujet les Circularity Gap Reports annuels).

C’est aussi une approche qui a ses limites techniques ou opérationnelles : en l’état actuel de nos connaissances, tout n’est pas circularisable à 100%. Tous les matériaux ne sont pas recyclables ou réexploitables.

Enfin, elle peut, elle aussi, être victime d’un effet rebond dans la mesure où, sous prétexte de plus de circularité, on voudrait alors continuer à produire plus, puisque c’est circulaire !

C’est la raison pour laquelle, dans le Regenerative Transformation Framework, le levier de la circularité est positionné, comme celui de l’efficacité, après celui de la bioactivité (axe 2) et après celui de la sobriété (axe 3). En effet, il n’a de sens et « d’efficacité » que s’il est mis en œuvre dans un cadre plus global qui privilégie les solutions naturelles et n’impose pas la croissance volumique de la production, ce qui limite le besoin de circularité et ce qui limite par ailleurs le besoin d’un recours accru à la technologie pour réduire la complexité des produits à circulariser. Il n’a également de sens et d’efficacité que s’il est soumis par ailleurs à une volonté de sobriété afin de réduire les risques d’effet rebond.

Là où il est positionné dans le RTF, le levier de circularité embarque alors tous les leviers précédents dans une démarche vertueuse de « mouvement perpétuel » d’une bio-activité sobre et efficace.

C’est aussi le dernier levier qui concerne directement la chaîne de valeur de l’entreprise. Le Regenerative Transformation Framework comporte donc 5 leviers qui concernent directement la chaîne de valeur : l’ambition régénérative, la bio-activité, la sobriété, l’efficacité et la circularité.

De manière générale, l’économie circulaire est une question de solution technologique, d’organisation et de business models.

Même si on veut être efficient et le plus positif possible, il est impossible qu’une activité ne génère pas des co-produits, lesquels sont trop souvent considérés comme des déchets. Il importe donc d’essayer au maximum de valoriser ses co-produits (soi-même ou via une autre structure) et d’utiliser des co-produits d’autrui. Cette démarche consiste à créer de la circularité dans la chaîne de production et la chaîne de valeur, donnant ainsi naissance à une économie circulaire.

L’économie circulaire est un levier très puissant car elle embarque tous les acteurs dans la chaîne de valeur d’un produit ou service, de la production à la fin de vie en passant par l’usage. Elle repose sur une multitude de stratégies en “R” (On parle généralement des “10 R” : refuser, réutiliser, réparer, réemployer, recycler…) de l’amont, à l’aval, en passant par la production.

Ces stratégies ont été regroupées dans différents modèles, qui rejoignent en grande partie la liste des modèles d’affaires évoquée dans le chapitre sur l’axe 3, celui sur la sobriété. Ce point est intéressant car il montre la mutualisation possible dans les efforts à apporter pour réfléchir à l’axe 3 et à l’axe 5. Il n’est pas nécessaire de doubler ses efforts parce que ce sont deux axes différents : une même réflexion et une même manière de penser peut conduire à des décisions qui servent ces deux axes de travail. Cela montre encore une fois la cohérence que recèle le fait de travailler sur ces axes 2 à 5 du RTF dans cet ordre et de manière coordonnée, plutôt qu’en travaillant de manière isolée sur tel ou tel de ces axes.