L’échelle de maturité des modèles d’entreprise soutenables
L’économie soutenable n’est pas uniforme. Elle peut prendre des formes très variées : développement durable, économie responsable, économie contributive, économie à impact ou économie régénérative. Mais quelle différence existe-t-il entre toutes ces approches ? C’est ce que nous allons voir dans cet article.
Dans l’un des premiers articles de ce blog, nous avons fait un bref historique des travaux sur l’économie régénérative. Cela nous a permis d’évoquer plusieurs auteurs qui ont contribué à définir cette approche. Plusieurs d’entre eux ont justement développé dans leurs travaux une classification des différentes approches de l’économie selon une échelle de maturité ou échelle d’exigence en termes de soutenabilité ou de régénération. Dans cette échelle linéaire, les modèles sont classés du moins régénératif au plus régénératif. Passons en revue ces différentes classifications. Elles nous permettront de distinguer ce qui différencie les différentes approches de l’économie soutenable évoquées ci-dessus.
Le modèle de maturité de Bill Reed
L’une des premières versions de cette classification a été élaborée en 2007 par Bill Reed, architecte et consultant au sein de la société Regenesis Group (voir notre article précédent à ce sujet), dans un article intitulé “Shifting from ‘sustainability’ to regeneration”.
Le contenu de cet article est résumé à travers le schéma ci-dessous, qui est la première représentation graphique que nous ayons identifiée de cette échelle de maturité.

Dans cet article, Bill Reed essaie de définir une nouvelle façon de concevoir des projets architecturaux pour répondre aux enjeux de soutenabilité de l’économie et de l’humanité. Il associe pour cela nos manières de construire à des modèles mentaux de conception du monde et de relation à la nature. Il classe ces modèles selon un axe linéaire oblique, situé dans une matrice à deux axes. L’axe vertical correspond au niveau de régénération. Il va des modèles les moins régénératifs, situés en bas, aux plus régénératifs, situés en haut. L’axe horizontal classe les modèles selon la quantité d’énergie requise, si on va vers la gauche, ou produite, si on va vers la droite.
Dans la partie basse, à gauche, Bill Reed classe 3 modèles, respectivement : pratiques conventionnelles, pratiques “vertes” et pratiques “soutenables”. Ces trois approches reposent selon lui sur une vision du monde focalisée sur la technique et l’économie. Dans ce contexte, la durabilité est envisagée comme “un exercice d’efficacité” dans lequel il s’agit de “moins endommager l’environnement” et de “réduire les dégâts causés par une utilisation excessive des ressources”. Il n’emploie pas le terme, mais on pourrait considérer que la partie basse correspond à une vision de durabilité faible. Selon lui, ces approches sont importantes pour construire, mais ne répondent pas aux enjeux réels de soutenabilité, c’est-à-dire au besoin de durabilité forte, qui implique de créer et maintenir des conditions propices à la vie.
C’est en revanche ce que proposent selon lui les approches situées dans la partie haute à droite, à savoir, dans l’ordre : pratiques restauratives, pratique de réconciliation et pratiques régénératives. Il considère que ces approches sont fondées sur la prise en considération et le respect des systèmes vivants, dans une optique de durabilité forte, de vision écosystémique et éco-centrée, qui reconnaît l’interdépendance des acteurs du système.
Ce schéma va donner lieu à de multiples déclinaisons, que ce soit par Bill Reed et Regenesis Group, ou par d’autres auteurs. L’une des principales modifications, reprise par la plupart des auteurs ultérieurs, consiste à basculer le schéma sur un axe horizontal, tel qu’indiqué dans la version ci-dessous, publiée dans un article de Bill Reed en 2018.

C’est cette version horizontale qui est reprise par John Fullerton (déjà cité dans notre article sur l’histoire de la pensée régénérative) dans l’adaptation ci-dessous, issue de son texte Regenerative Capitalism, publié en 2015 (page 45).

L’apport de John Fullerton consiste ici à considérer que ce schéma vaut non seulement pour les pratiques de construction mais en réalité pour l’économie et les modèles économiques en général.
Ce schéma sera également repris à plusieurs reprises par Daniel Christian Wahl, (lui aussi déjà cité dans notre article sur l’histoire de la pensée régénérative), qui l’associe non seulement à nos modèles économiques, mais à nos modèles culturels, retrouvant par là le sens original des visions du monde évoqué par Bill Reed en 2007.

Source : How do you distinguish between regenerative and sustainable design?
Le modèle de maturité de Christophe Sempels
Nous avons également parlé de Christophe Sempels dans notre article sur l’histoire de l’économie régénérative. Dans un article intitulé “Les modèles économiques régénératifs et les écosystèmes”, publié dans l’étude “Entreprises et post-croissance : réinitialiser nos modèles économiques, comptables et de gouvernance” (page 83), éditée par la société Prophil en 2021, Christophe Sempels a proposé un classement des modèles économiques d’entreprises en 3 catégories, influencées par la classification de Bill Reed.
Christophe Sempels est par ailleurs un auteur qui a fortement influencé La Convention des Entreprises pour le Climat. Dans ce contexte, il a repris le même schéma de classification des modèles économiques dans un article publié en 2022 sur le blog du site web de la CEC. C’est la version que l’on retrouve ci-dessous.

Le modèle de maturité de la Convention des Entreprises pour le climat
Dans le rapport final de la première saison de la CEC, publié fin 2022, on trouve une autre déclinaison de cette vision, avec un découpage en 4 modèles clairement identifiés :

Ce modèle est celui que nous recommandons au sein d’ACOVia, car il est à la fois simple, précis, “entreprise-centric” et très opérationnel. On y retrouve pour la première fois les différentes appellations évoquées au tout début de cet article :
- L’approche “business as usual” désigne tous les modèles non soutenables. Ils sont généralement extractifs et non contributifs, linéaires et non circulaires, non régénératifs, etc. Ce sont les modèles ultra-dominants aujourd’hui. Ils définissent l’économie actuelle, qui mérite d’être fortement transformée.
- Le modèle “responsable” désigne le premier niveau de soutenabilité. On parle ici de soutenabilité faible. C’est le modèle du développement durable et de la RSE, qui consistent principalement à limiter les impacts négatifs de l’activité économique. Les entreprises qui s’inscrivent dans cette approche peuvent être considérées comme des “entreprises responsables”. Ce modèle se décline dans le domaine du numérique avec les concepts de “numérique responsable” ou d’“intelligence artificielle responsable”.
- Le modèle “contributif” correspond à un niveau d’engagement supérieur de la part de l’entreprise. Au sein d’ACOVia, nous considérons que ce modèle correspond à celui de l’économie à impact et des entreprises à impact. Il s’agit ici d’intégrer la création d’impact positif ou de contribution positive au cœur de la raison d’être et du modèle d’affaires de l’entreprise. Ce modèle peut être considéré comme à soutenabilité forte.
- Enfin, le dernier niveau est représenté par l’économie régénérative, qui envisage d’avoir un impact positif net sur son écosystème, dans une approche de soutenabilité forte.
Cette vision a été reprise et décrite par le cabinet Ecoact dans un article consacré à la transformation durable des business models. On y retrouve notamment le tableau ci-dessous, qui détaille le schéma initial de la CEC.

Le modèle de maturité de KPMG
Dans un article publié en 2021, KPMG a proposé une échelle de maturité assez différente, constituée de 3 niveaux de soutenabilité : 1.0, 2.0 et 3.0, se subdivisant au total en 5 sous-niveaux, comme indiqué dans le tableau ci-dessous :

Le modèle de maturité de PWC
Plusieurs articles (ici et là) mentionnent un modèle intitulé Sustainability Maturity Path, qui aurait été créé par PwC, mais dont nous n’avons pas retrouvé trace dans un article ou un document issu directement de PwC. En voici la représentation graphique ci-dessous.

Dans l’article de Impact Labs mentionné ci-dessus, on retrouve une autre représentation de la même échelle de maturité vers le régénératif :

Le modèle de Nancy Bocken
Enfin, nous terminerons notre tour d’horizon avec le modèle ci-dessous de Nancy Bocken, dans lequel on retrouve quelques similitudes avec les modèles précédents.

Source : https://www.frontiersin.org/journals/sustainability/articles/10.3389/frsus.2022.899289/full#B14